12 octobre 2005
Expulsions insalubres

On pointe du doigt l'insalubrité des lieux ; on parle beaucoup moins de l'insalubrité des méthodes employées pour parvenir au nettoyage de ces mêmes lieux.
Au petit matin, une dizaine de cars de police bloque la circulation des deux extrémités de la rue toujours endormie. Pose de barrières métalliques, alignement des policiers derrière ; tout est prêt. On frappe à la porte, et les habitants, africains pour la plupart, se rendent compte qu'aujourd'hui c'est à leur tour de partir. On plie vit les affaires, réveille les enfants, prévient quelques amis. Quand on pointe le nez dehors, les caméras de la télévision suivent chaque mouvement comme on suivra une bête dans la forêt. Un car, sièges recouvert en filme plastique, est là pour emmener les familles et leurs quelques affaires. Quelque part.
Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, avait cruellement prévenu : " Il faut fermer tous ces squats... ", en réaction à trois feux mortels dans les squats et hôtels meublés, en avril et août 2005. Quelque 976 immeubles insalubres sont répertoriés à Paris, dont la moitié appartient à la municipalité via la SIEMP (Société immobilière d'économie mixte de la ville de Paris). Les raisons - et les déraisonnements - derrière cette déficience criante du logement à Paris sont bien connus. Se trouvent mêlés à des degrés divers et masqués par une indignation bien-pensante, un ministre en quête de publicité, une spéculation immobilière sans limites apparentes et la lenteur des procédures administratives d'amélioration de l'habitat.
Treize immeubles ont donc été " évacués " au cours de septembre et octobre 2005. Cela a commencé sur la rue de la Fraternité, le jour de la rentrée scolaire, et a terminé sur la rue Carrière-Mainguet où la Mairie a fini par rouvre au soir l'immeuble muré au matin.
Les " expulsés " ont réagi les premiers, car si tout a été prévu pour les déloger, rien n'a été prévu ou presque pour les reloger : trois jours à l'hôtel au mieux, sinon renvoi vers le 115 (Samu Social). Il a fallu vite bâtir une défense. Les expulsés de la rue de la Fraternité ont campé dans un square ; ceux de l'avenue Jean Jaurès ont occupé un gymnase ; enfin, les expulsés du Gazomètre et leurs soutiens ont bravé par trois fois les assauts policiers d'une extrême violence. Chaque fois l'objectif a été simple : obtenir des logements décents et pérennes.
Les associations ont fait de réelles actions en défense des expulsés, mais se dissipaient aussi en querelles de chapelle. A côté du DAL (Droit au Logement) gravitait une nébuleuse de squatters politiquement radicalisés. Pour le DAL, " ces gens-là " cherchaient à instrumentaliser les expulsés au bénéfice de leur lutte politique ; les indépendants voyaient le DAL et les autres associations comme des traîtres, inféodés à un PS honni.
Il aura fallu ce mois et demi pour que les politiciens réagissent face aux dégâts politiques infligés. Bertrand Delanoë a du confronter une fronde des Verts et s'est fait malmener à un compte-rendu public au point de devoir rompre la séance. Roger Madec, Maire du 19è, voyait son arrondissement tomber dans l'anarchie. Le 7 octobre il s'est opposé publiquement à l'usage de la force, suivi immédiatement par Bertrand Delanoë qui a demandé au Préfet de "surseoir" aux expulsions. Ceci a été le coup d'arrêt pour les expulsions à Paris intra-muros mais n'a pas empêché celle du Gazomètre à Montreuil. L'expulsion de la rue Carrière-Mainguet (11è) s'avérait en fin du compte avoir été une " erreur ".
Une des revendications la plus insistante des gens expulsés était de pouvoir rester dans leur quartier. Comme si, en les mettant ailleurs, leur existence et leur identité souffraient. Des photographes comme Larry Towell ont parlé de ce profond attachement entre lieu et identité individuel, en soulignant comment les révoltes sont l'inévitable résultât de la rupture du lien entre place et personne. L'horreur programmatique tient là-dedans : en expulsant, on fait le pari d'écraser, de vider les expulsés de leur identité individuelle. La signification du projet photographique documentaire est diamétralement opposée. Travailler sur la représentation de la mémoire et lui donner corps, douloureuse ou pas, contribue à restaurer l'identité de ceux que l'on cherche à tout prix à faire disparaître.
Reportage format 24x36 réalisé en septembre et octobre 2005
- en construction -
14 janvier 2006
Naboudou et Junior à visage découvert
Junior Buritica fixe la tribune, où se succèdent les discours officiels. Tendu dans sa chaise il ne se laisse aller en sourires qu'une fois la cérémonie finie. Naboudou Bamba est plus détendue mais dans son visage on lit sa détermination qu'un rire facile ne masque pas.
Junior et Naboudou sont parrainés aujourd'hui. La cérémonie dans la salle de mariage de la mairie du 20ème arrondissement devant une centaine d'amis et de militants leur offre une protection "citoyenne" contre le risque d'expulsion.
Pour lui comme pour Naboudou le parrainage symbolise une "sortie de placard", une manière de réconcilier passé et présent. Se définir non plus comme étranger mais comme citoyen à droits égaux. Se mettre en avant dans l'espoir que d'autres lycéens "sans papiers" oseront à leur tour affirmer leurs droits.
Tout bascule pour Naboudou, venu de Côte-d'Ivoire, quand la préfecture refuse sa demande de titre de séjour en octobre 2005. Sans même avoir pu terminer sa scolarité, elle est désormais condamnée à rester dans la clandestinité ou répartir en Côte-d'Ivoire où elle n'a plus de liens familiaux. Son choix de se confier à son professeur principal déclenche un mouvement de sympathie bien au-delà de ce qu'elle attend : pétitions dans son lycée et création d'un comité de soutien. Naboudou participe au conseil de la jeunesse du 20ème et c'est dans ce contexte d'engagement démocratique que la mairie lui propose un parrainage civil.
Junior, dix-neuf ans, a toujours su qu'il était en situation irrégulière. Lui et son père, persécutés en Colombie, fuient d'abord en Espagne puis en France. Il ne parle pas autour de lui de sa situation, estimant que c'est une affaire personnelle. Le temps aidant, Junior comprend la nécessité de s'ouvrir, craignant à sa majorité une expulsion que seulement un réseau de solidarité peut empêcher. Membre du conseil de jeunesse comme Naboudou, il décide aussi d'accepter l'offre de parrainage.
Pour les deux, le parrainage civil offre une protection - fragile - qui permet de finir leurs études et, peut-être, mener à terme leurs projets de vie. A visage découvert.
Informations complémentaires :
RESF (Réseau éducation sans frontières)
Le conseil de la jeunesse de 20è arrondissement
Paris14.info
FCPE75
Trois articles parues dans l'Humanité :
"Nous ne vivons pas au dépens de la société"
"Sylvie Pradel, quarante-cinq ans, professeur d’anglais, est la marraine de Naboudou."
"Les jeunes du 20e défendent l’honneur de la République"
Tous photographies ©Anthony Jahn
09 février 2006
Le parrainage civil pour empêcher l'expulsion

Le 1 février 2006, la mairie du 20è arrondissement à Paris et trois associations (Réseau Education Sans Frontières, l'FCPE UL du 20è, et l'Amicale des Parents Olivier Métra "parrainent", lors d'une cérémonie civile, quatre familles sous menace d'expulsion vers leurs pays d'origine.
C'est un geste symbolique fort, une tentative de protéger ceux et celles parmi les plus fragiles qui désirent rester en France.
Les parrains et marraines, membres des collectifs de soutien du 20è s'engagent à participer à l'éducation civique des enfants parrainés, et à aider techniquement et juridiquement les familles en cas de nécessité.
Ils et elles (ré)créent un lien entre les gens que d'aucuns cherchent à casser définitivement.
Information complémentaire :
Le site du comité de soutien
RESF
"Immigrés chinois sous l'aile de leurs parrains", Libération, jeudi 02 février
Tous photographies ©Anthony Jahn
17 février 2006
Bio / Contact
Photojournaliste indépendant basé à Paris et intervenant en photographie à l'ENSBA.
La plupart de mes sujets traite de thématiques sociaux ; l'actualité ne manque pas d'en fournir !
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